13.09-08.11.2026
Belly
Yuyan Wang
Un plan serré sur une matière visqueuse. Du pétrole qui suinte d’une tête de forage. Des rochers en pulpe de papier, qu’on a envie de gratter — on en imagine presque la texture. Une impression de mollesse, d’humidité peut-être. Un reflet lumineux difficile à identifier. Des images amateures d’un essaim d’abeilles bourdonnant. Le vent qui sature le microphone d’un smartphone. Les films de Yuyan Wang captent nos sens et nous plongent dans un état de contemplation sensible. Leur dimension haptique nous éloigne de toute narration. D’emblée, les images refusent une signification qui dépasserait ce que l’on voit — et pourtant, elles restent d’une accessibilité désarmante, d’un registre extrêmement familier. On regarde sans comprendre, facilement, sans réfléchir. Les formes et les textures hypnotisent. On s’étonne, on s’immerge, jusqu’à la séquence suivante — et l’on se satisfait de ce mécanisme, de cette temporalité, de cette subordination aux images, à leur défilement cohérent ou non, à un montage qui semble aléatoire, qui évoque notre consommation des images sur les réseaux sociaux, qui nous emprisonne dans une boucle sans fin. Dans une forme de réalité artificielle, générée par un algorithme, dont nous devenons les otages consentants.
Dans son travail, Wang concilie deux mondes que l’on imagine dissociés. D’un côté, les processus extractivistes, les symptômes multiples de la crise climatique, la production de lumière par les sociétés contemporaines, les travailleurs et travailleuses asservies à des tâches fastidieuses et répétitives — les stigmates du capitalocène. De l’autre, par des montages complexes en apparence aléatoires, elle introduit ce qui constitue aujourd’hui un pan essentiel de notre quotidien : la technologie, les téléphones portables, la lumière artificielle, la robotique, les écrans, la culture internet. Son travail a quelque chose d’étrangement immersif, comme si l’appréhension sensorielle, le découpage même, empêchaient tout raisonnement — comme si chaque extrait, des vidéos appropriées reflétant la chaîne de production industrielle des images, se suffisait à lui-même. L’environnement sonore, souvent familier, oscille entre bande-son proche de la science-fiction, captation de mauvaise qualité, morceau pop iconique et bourdonnement mécanique. Bien qu’abruptes, les transitions s’enchaînent avec une fluidité paradoxale, sans surprise. Et pourtant, peu à peu, se dessinent les enjeux d’un travail qui se déploie dans la contemplation, dans la durée, dans l’absorption — dans un visionnage qui devient, petit à petit, une expérience sensorielle. De l’anecdotique émerge progressivement une interrogation à la fois intuitive, critique et poétique de notre rapport au monde.
Les images constituent le matériau de son travail, mais aussi son architecture. Les mécanismes de l’écologie de l’attention — capter notre regard, produire une satisfaction immédiate, stimuler sans relâche — sont au cœur des montages hypnotiques de l’artiste. Mais il ne s’agit pas tant d’un commentaire sur le pouvoir des multinationales technologiques que d’une interrogation sur la transformation du réel lui-même : d’une relation de plus en plus complexe entre la technologie et un monde que l’on peut encore toucher. Une relation que l’artiste interroge avant tout par les sens. Une expérience située, sensible, qui semble être la seule réalité tangible qui subsiste réellement. Dans une configuration médiatique dans laquelle le réel ressemble de plus en plus à une simulation.
Claus Gunti